ENTRE NOUS | Lettre de la Gestion Privée Q1 2021

Les leçons d’une pandémie

Avec André Comte-Sponville

Investir, c’est se projeter dans l’avenir. Or cet avenir a été bouleversé par la pandémie qui a marqué l’année 2020. Que penser de cet événement ? Que nous apprend-il sur l’époque que nous vivons ? C’est à ces questions qu’a répondu le philosophe André Comte-Sponville lors d’une conférence animée le 14 décembre 2020 par Sophie de Nadaillac et François de Saint-Pierre. Extraits résumés*.

André Comte-Sponville est l’un des philosophes français les plus lus et traduits dans le monde. Il se définit comme matérialiste (à la façon d’Épicure), rationaliste (à la façon de Spinoza) et humaniste (à la façon de Montaigne), mais aussi comme « athée non dogmatique ». Son livre le plus célèbre : Petit traité des grandes vertus (1995), auxquels s’ajoutent plus récemment Le capitalisme est-il moral ? (2004) et Dictionnaire amoureux de Montaigne (2020).

Quelles leçons faut-il tirer de cette pandémie ?

Il faudrait plutôt parler des leçons d’une panique, car la peur a été disproportionnée par rapport à la dangerosité réelle de cette maladie. La peur de la pandémie a sans doute fait plus de ravages que la pandémie elle-même. De fait, la Covid-19 est d’une gravité relativement faible par rapport à d’autres maux. Son taux de létalité reste très bas, tandis que l’on compte chaque année en France 150 000 décès dus à un cancer et 225 000 nouveaux cas d’Alzheimer aux conséquences très lourdes. Pour autant, cette maladie constitue un problème important à l’échelle nationale et mondiale : si rien n’avait été fait, nous aurions eu environ 300 000 morts de la Covid-19 en France, ce qui n’était pas acceptable. Le choix du confinement n’est donc pas condamnable, mais ses conséquences et le cadre de pensée qui l’accompagne méritent d’être questionnés.

Quels sujets doivent justement être questionnés ?

L’un des sujets préoccupants tient au fait que la situation pèse principalement sur les jeunes générations. Moi qui ai 68 ans, j’étais gêné que des mesures prises pour protéger les personnes de ma génération pèsent sur nos enfants. Ce sont eux qui devront rembourser les milliards que nous empruntons, et qui subissent la crise économique que nous avons engendrée. On a donné la priorité aux octogénaires, alors que dans le monde actuel, les plus vulnérables, ce sont les jeunes ! Ils peuvent craindre le chômage et devront faire face aux conséquences du réchauffement climatique. Cela m’effraie que l’on prenne des mesures au nom de la fraternité générationnelle en sacrifiant en réalité nos enfants. Il y a urgence à faire l’inverse pour donner à nos jeunes gens l’envie de vivre.

L’état est-il allé trop loin en décidant d’un confinement généralisé ?

Si j’avais été à la place d’Emmanuel Macron, j’aurais certainement dû faire les mêmes choix que lui. Car face à la panique de la population, la France serait devenue ingouvernable sans confinement, beaucoup auraient crié au scandale sanitaire. Ce qui m’a agacé en revanche, c’est que l’État décide de tout. Fallait-il fermer les jardins publics ? Fallait-il fixer un rayon d’un kilomètre pour les déplacements ? C’était humiliant, oppressant. En France, les gens attendent trop de l’État, et l’État s’accorde en conséquence trop de prérogatives. Dans les pays scandinaves, en Allemagne ou en Suisse, les libertés ont été davantage préservées pour des résultats globalement équivalents. Le second confinement, où les écoles sont restées ouvertes, s’est révélé tout aussi efficace que le premier. Ne critiquons pas inutilement le gouvernement, qui a cherché à faire de son mieux, mais cela montre effectivement que l’on est allé un peu trop loin lors du premier confinement.

Faut-il considérer que l’on a donné trop d’importance à la santé ?

Nous sommes entrés dans une époque de « panmédicalisme » où la santé a été érigée en valeur suprême. Or ça n’a pas de sens, la santé n’est pas une valeur. La santé est un simple bien : c’est quelque chose que l’on peut désirer ou envier, au même titre que la richesse, mais ce n’est pas quelque chose d’estimable ou d’admirable comme le serait une valeur. C’est sans doute le plus grand des biens individuels, mais ce n’est pas le plus grand des biens collectifs : on ne peut pas soumettre toute la politique d’un pays au seul critère de la santé. Je préfère attraper la Covid dans une démocratie que ne pas l’attraper dans une dictature, car je mets la justice, l’amour et la liberté au-dessus de la santé. Soyons clairs : ne pas attraper la Covid n’est pas un but suffisant dans l’existence. On peut fonder une civilisation sur des valeurs de liberté ou d’amour, mais pas sur la santé.

Faut-il y voir une forme de prise de pouvoir des médecins, ou de la médecine ?

Thucydide dit : « tout être tente d’affirmer sa puissance ». Et les médecins, cette année, ont affirmé leur puissance. Depuis un an, on vit au rythme des décisions de l’État, avec contrôle policier, sous l’ordre des médecins. Nous ne sommes pas encore dans un « ordre médical », mais nous glissons sur une pente dangereuse. Je ne suis qu’un lanceur d’alerte, et cette alerte consiste à dire : « Attention, la santé n’est pas au-dessus de tout, et pas au-dessus de la liberté ! ». Il faut également avoir en tête que sacrifier l’activité économique au service de la santé n’est pas non plus un bon choix. La médecine a besoin d’une économie en bonne santé pour être financée et fonctionner correctement. Ce n’est pas en ruinant notre pays que l’on va sauver les hôpitaux.

D’où vient de nos jours cette volonté de mettre la santé avant toute chose ?

Cela vient du fait que l’on prend la mort au sérieux. On considère de nos jours qu’après cela, il n’y a plus rien. Lors des siècles précédents, notamment à l’époque de Montaigne où sévissait la peste noire, on voyait une vie après la mort. Il était donc « moins grave » de mourir, puisqu’il était question de vivre quelque chose de bien plus important après. De nos jours, nous n’acceptons plus d’être mortels. Moins on croit au Salut, plus on donne d’importance à la santé. On peut y voir un effet de la déchristianisation. N’oublions pas également que l’on est dans une société vieillissante. Cela donne à la santé une place très importante, selon moi très exagérée.

Que peut-on espérer pour 2021, outre une vaccination efficace et un retour à la normale ?

Je souhaite des débats politiques hors de la haine et hors de l’émotion, qui ont été fortes et recherchées cette année en attisant la passion et la colère. On ne peut pas réfléchir dans ces conditions. Il faut prendre du recul. C’est sans doute trop demander, mais il faut désormais espérer un peu de bienveillance collective.

 

L’opinion exprimée ci-dessus est datée du 27 janvier 2021 et est susceptible de changer.

* Extraits choisis et résumés par Lazard Frères Gestion.

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